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dimanche 18 décembre 2011

Chili. Quand le néolibéralisme triomphant se fissure


Réflexions sur le réveil des mouvements sociaux et les « indigné·es » chilien·nes

Le 22 septembre 2011, costume sombre, cravate violette, chemise bleu clair, le président Sebastián Piñera monte à la tribune de l'assemblée générale de l'ONU.Le chef du gouvernement chilien – et néanmoins entrepreneur multimillionnaire à succès –, affiche un beau sourire. En ces temps de crise mondiale du capitalisme, il revendique une économie florissante, à l'aune d'un taux de croissance de plus de 6 % du PIB (début 2011). Durant son bref discours devant les principaux chefs d'État de la planète, il tient aussi à faire référence au conflit social pour l'éducation qui traverse son pays depuis plusieurs mois : « La course pour le développement et la bataille pour le futur, nous devons la gagner dans les salles de classe » assène-t-il. Il assure que son gouvernement cherche « à garantir l'éducation pour tous et une éducation gratuite pour tous ceux qui le nécessitent ». Et si les jeunes chiliens luttent vaillamment, cela serait même la preuve de la bonne santé de la démocratie chilienne, tous mobilisés pour « une cause noble, grande, belle qui est celle de donner une éducation de qualité » au peuple. Magie du verbe politicien... Qui croirait entendre le représentant d'une droite dure, de retour à la tête de l’État 20 ans après la fin de la dictature militaire (1989) et engagée, coûte que coûte, dans la continuité de cette « révolution » capitaliste imposée à feu et à sang sur les cendres de l'Unité populaire (1970-73) et le cadavre de Salvador Allende[1]. Du fin fond des quartiers, au cœur des innombrables marches qui agitent les villes du pays, parmi les dizaines de lycées, collèges et universités occupés, un tel discours est vécu comme une provocation de plus. Le pouvoir ne comprend pas ce qui sourd au sein de larges secteurs de la société. Ou plutôt fait-il mine de ne pas comprendre. Le jour de cette intervention à l'ONU, manifestations et défilés hauts en couleur ont fait savoir à la Moneda[2] que le mouvement pour une éducation « gratuite, publique et de qualité » n'est pas mort. Le soir du 23 septembre, Camila Vallejo, l'une des dirigeantes de la Confédération des étudiants du Chili (Confech) remarquait, avec une certaine ironie, que le discours du président était plein de « contradiction, incohérence et inconsistance », au moment où celui-ci refusait toute négociation sérieuse et continuait à déployer son arsenal répressif[3]. Ce constat reste encore valable alors que décembre, et la fin de l'année scolaire, pointent leur nez.

vendredi 29 juillet 2011

Liberté pour Recaredo Gálvez Carrasco

Depuis deux mois, les étudiants et les étudiantes du Chili sont mobilisées pour demander des réformes visant un système d'éducation public, gratuit et égalitaire. Le mouvement étudiant s'est concrétisé par
une grève nationale et l'occupation de centaines d'établissements secondaires et universitaires, devenant la plus grande mobilisation sociale depuis la fin de la dictature.

Le 21 juillet 2001, Recaredo Gálvez Carrasco, secrétaire général de la Fédération étudiante de l'Université de Concepción, a été arrêté par les forces policières chiliennes. Le lendemain, les autorités ont accusé le dirigeant étudiant de tentative d'homicide et port d'armes illégal, accusations pour lesquelles Recaredo demeure aujourd'hui en prison préventive.

mardi 21 juin 2011

Chili, les Damnés de l’eau à Pau

De Marianne Ligou

Depuis une dizaine d’années, les villageois de Camaines, au Chili, résistent contre la multinationale minière Pelambres. Propriété d’actionnaires japonais et chiliens, la compagnie minière détruit une vallée : un immense barrage, fait de terre et de sable, a été construit et la rivière est à sec. Cet endroit est devenu la plus grande poubelle chimique d’Amérique latine. Dans ce pays où les tremblements de terre sont fréquents, les habitants vivent sous la menace permanente de la rupture du barrage qui a été construit juste au-dessus du village, sans respecter les normes anti­sismiques. L’air est pollué, les arbres fruitiers, activité principale de la vallée, sont moribonds. L’eau qui alimente le village devient rare et empoisonnée. Les villageois nous ont raconté « qu’elle coule jaune, et que les récipients deviennent verts à son contact ». Aucun laboratoire chilien n’a accepté d’effectuer des analyses de cette eau, ce qui en dit long sur les complicités à l’œuvre dans le pays.

Solidarité avec les condamnés Mapuche de Cañete, en grève de la faim depuis le 15 mars

Dans la petite ville de Cañete, VIIIème région du Chili, à quelque 650 kilomètres au sud de Santiago, entre novembre 2010 et février 2011, 17 prisonniers politiques Mapuche ont été l’objet d’un procès au cours duquel ils ont été poursuivis pour une série de délits affectant la propriété privée, une supposée « attaque » contre un procureur de la République chilienne. Ils ont également été accusés de former une organisation terroriste. Leur procès a été instruit en faisant usage de la loi anti-terroriste, héritage de la dictature militaire de Pinochet, ce qui a considérablement réduit leur droit à la défense et in fine les a privés d’un procès équitable. Finalement, sur les 17 accusés, seuls 4 d’entre eux ont été condamnés, sur la base d‘accusations de « témoins secrets » dont l’identité a été occultée aux avocats de la défense, entachant leurs témoignages de partialité.

mercredi 3 novembre 2010

Chili. L’enfer sous terre, le profit… sur terre


La mésaventure et le courage des 33 mineurs qui ont passé 70 jours enterrés à la suite d’un éboulement dans la mine de San José (nord Chili) ont fait le tour du monde. Mais la solidarité populaire a été largement instrumentalisée par le gouvernement de Sebastian Piñera.

Le président du Chili, Sebastián Piñera, l’ultralibéral « Berlusconi chilien », élu en janvier 2010, est un habitué des médias et un multimillionnaire qui entend gérer le Chili comme ses entreprises. Les « 33 » (32 Chiliens et un Bolivien) ont été proclamés « héros du bicentenaire de l’indépendance » avec une débauche de discours patriotiques et de drapeaux nationaux.

dimanche 26 septembre 2010

CHILI : TOUS VIVANTS, TOUS LIBRES !

APPEL À MANIFESTER LE MERCREDI 29 SEPTEMBRE FACE À L’AMBASSADE DU CHILI

SOLIDARITÉ AVEC LES 34 PRISONNIERS POLITIQUES  MAPUCHE
EN GRÈVE DE LA FAIM  AU CHILI !

Au sud du Chili,  34 Prisonniers Politiques Mapuche, répartis dans six prisons, sont en grève de la faim depuis le 12 juillet dernier pour faire connaître et aboutir leurs revendications. Plusieurs sont hospitalisés dans un état critique et l’inquiétude grandit au fil des jours qui passent sans aucun geste sérieux de la part du gouvernement de S. Piñera.

lundi 6 septembre 2010

Chili : Nouvelle grève de la faim des Mapuche

Nous, prisonniers politiques mapuche actuellement en prison à El Manzano (Concepción), informons le peuple nation mapuche et l’opinion nationale et internationale qu’à partir d’aujourd’hui lundi 12 juillet 2010 nous commençons une grève de la faim liquide indéfinie. Cette décision drastique et extrême résulte d’une série de situations que nous avons dénoncées face aux procès politico-judiciaires injustes que nous subissons et qui violent tous les droits qui nous sont dus en tant que MAPUCHE et prisonniers politiques. En bref, nous avons dénoncé les montages médiatiques dont nous sommes l’objet de la part du Ministère Public représenté par des procureurs antimapuche et des groupes de policiers corrompus qui prétendent nous imposer les lois de la dictature et des méthodes fascistes.

jeudi 29 juillet 2010

Tremblement de terre politique et retour des Chicago boys au Chili

par Franck Gaudichaud

(Article aussi disponible en espagnol (Revista Viento Sur : http://www.vientosur.info/articulosabiertos/VS110_Chile_Gaudichaud.pdf)
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Une défaite qui vient de loin
Jeudi 11 mars, le milliardaire Sebastian Piñera a succédé officiellement à la présidente socialiste Michelle Bachelet. Elu chef de l'Etat, en janvier, le leader de Rénovation nationale (RN) conquiert la première magistrature au nom de la coalition « Alliance pour le Changement » (qui regroupe néolibéraux et ultraconservateurs). Ainsi que nous le rappelions au moment de l’élection, c’est un tournant historique et politique : le dernier président de droite élu était Jorge Alessandri, en… 1958. Se référant à la transition démocratique qui mit fin à la dictature du général Augusto Pinochet (1973-1989), certains analystes n’hésitent pas à parler d’une « deuxième transition ». Après dix-sept ans d’un terrorisme d’Etat contre-révolutionnaire qui mit fin à l’expérience de l’Unité populaire de Salvador Allende, et à deux décennies d’une démocratie sous tutelle issue d’une « transition pactée », conduite par la Concertation des partis pour la démocratie — coalition entre le Parti socialiste (PS) et de le Parti démocrate chrétien (DC) —, le peuple chilien connaîtrait désormais les joies de l’alternance…[i]. Face au terne ex-président Eduardo Frei (DC), le médiatique Piñera -« Berlusconi chilien » avec bronzage permanent et dents éclatantes- a promis monts et merveilles à grands coups d’ingénierie marketing et télévisuelle : croissance soutenue de 6% destinée à faire oublier la crise capitaliste mondialisée, création d’un million d’emplois, combat de la pauvreté et surtout, accompagné d’un discours sécuritaire bien aiguisé, fin de la délinquance (du moins celles des classes populaires car les cols blancs ne seront sûrement pas inquiétés…).

mardi 15 juin 2010

Chili : Tsunami social et politique aussi…

En même temps que le triomphe du candidat Piñera – héritier indirect du Pinochetisme- a mis fin à la période de la soi-disant transition vers la démocratie commencée 20 ans plus tôt ; le tremblement de terre et le ras de marée du 27 février dernier ont mis fin à l’image d’un Chili promoteur d’un bien-être économique et social proche des pays riches européens. Illusions fabriquées par les mass média et le gouvernement de la Concertation.

lundi 18 janvier 2010

Chili : Retour de bâton

Par Franck Gaudichaud

« Après 20 ans de gouvernement de la Concertation, cette nuit nous a offert la merveilleuse responsabilité de conduire les destinées de la patrie » : c’est ainsi que le multimillionnaire chilien Sebastian Piñera a savouré sa victoire aux élections présidentielles, dimanche soir, devant des milliers de sympathisants. Dans son premier discours, il a appelé à « l’Unité nationale » et réitéré ses thèmes de campagne favoris, aux accents populistes, dont la lutte contre « la délinquance et le narcotrafic », tout en se prétendant préoccupé « des plus faibles ». Il remporte le second tour avec 51,6 % des voix au nom de la « Coalition pour le changement » qui regroupe la droite libérale (Rénovation nationale) et les secteurs réactionnaires (Union démocratique indépendante), soutiens directs de la dictature militaire (1973-1989).

Face à lui, l'ancien président démocrate-chrétien Eduardo Frei obtient 48,4 % des votes. Il défendait les couleurs de la « Concertation pour la Démocratie », coalition centriste (sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens) à la tête du gouvernement depuis 1989. Cette alternance met donc fin à 4 mandats successifs d’une coalition social-libérale qui s’était largement adaptée au modèle néolibéral hérité de la dictature, tout comme à la Constitution autoritaire de 1980, amendée mais jamais remise en cause. Il s’agit d’un tournant politique où la Concertation est en crise et n’apparaît plus comme une option stable au service des classes dominantes. Cela s’est vu dés le premier tour, notamment avec les 20% en faveur de la candidature dissidente de Marco Enriquez Ominami, lui-même issu de la Concertation et qui mélangeait quelques mesures progressistes avec un programme économique libéral. Face à cet immense marketing politique, le Parti communiste chilien et ses alliés ont proposé la candidature de Jorge Arrate, ex-ministre de la Concertation et un programme appelant à des réformes sociales combiné une alliance « instrumentale », au niveau des élections législatives, avec la Concertation, afin de rompre leur « exclusion institutionnelle »1… Ainsi aucun porte voix des classes populaires indépendant n’était présent dans cette campagne : la gauche radicale, notamment le jeune Mouvement des peuples et des travailleurs (MPT), qui regroupe plusieurs petites organisations anticapitalistes, à fait campagne pour « annuler le vote », dénonçant cette absence d’alternative. Le retour de la droite chilienne est historique : le dernier président de droite élu est Allessandri en… 1958. Désormais, c’est un représentant direct de la bourgeoisie qui sera aux commandes : surnommé le « Berlusconi chilien », Piñera est un entrepreneur, qui s’est enrichi durant la dictature. Il contrôle une des principales chaînes de télévision du pays, la compagnie d’aviation Lan Chile et un important club de foot. Face à une droite « décomplexée » qui va accroître la marchandisation du Chili, la répression des mouvements sociaux et peser sur l’échiquier régional en s’alignant sur la Colombie et les Etats-Unis, le défi est bien la reconstruction d’une gauche anticapitaliste : « une alternative politique indépendante des intérêts des classes au pouvoir et de leur expression politique », comme se propose de le faire le MPT aux cotés du mouvement populaire.


samedi 12 décembre 2009

Elections présidentielles au Chili : l’ombre de Pinochet plane-t-elle encore?

Par Franck Gaudichaud

Le 13 décembre prochain aura lieu le premier tour des élections présidentielles au Chili, petit pays du Cône sud. Les derniers sondages montrent que c’est avant tout l’indécision qui domine un scrutin qui conclura le mandat de la socialiste Michèle Bachelet. Mais quels en sont les enjeux réels, plus de 35 ans après le coup d’Etat et presque 20 années après la transition démocratique ?


Démocratie néolibérale « pactée » et héritages autoritaires

Lorsqu’en 2006, la socialiste Michelle Bachelet succède à Ricardo Lagos, elle est la première Présidente de l’histoire chilienne. Ancienne ministre de la défense mais aussi victime du régime militaire, elle avait tenu à affirmer sa volonté d’incarner l’unité nationale, « après les divisions du passé », notamment celles des années de plomb de la dictature du Général Pinochet (1973-90).

Dans un pays réputé conservateur, ce vote massif en faveur d’une femme divorcée, agnostique et socialiste, avait été analysé par certains éditorialistes comme une véritable rupture, à plus de 30 ans du coup d’Etat contre Salvador Allende. A l’issue de son mandat, ce que la plupart des politologues annonçaient s’est pourtant confirmé : son gouvernement s’est inscrit avant tout dans la continuité des politiques publiques précédentes et dans la sillage de l’exceptionnelle stabilité de la coalition au pouvoir depuis 1990 : La Concertation(1).

En effet, on peut affirmer que M. Bachelet est un « pur produit » de cette coalition articulant centre-gauche et démocratie chrétienne. Conséquence directe de la transition « pactée » chilienne, l’ombre de Pinochet continue de planer sur la démocratie de ce pays, de la façonner même. Malgré les réformes de 1990 ou 2005, les dirigeants politiques ont renoncé à remettre en cause la Constitution du dictateur (datant de 1980) ou encore la loi d’amnistie (1978) : que penser alors d’une démocratie dont la Carta Magna a été écrite par un régime militaire ?

Les exemples de ce que le sociologue Manuel Garreton nomme « enclaves autoritaires », sont nombreux, à commencer par le modèle économique(2). Celui des « Chicago boys » qui a apporté croissance et modernisation tout en transformant les habitants en « citoyens-carte de crédit »(3) et en assurant les premières places au Chili dans le classement des pays les plus inégalitaires de la planète. Néanmoins, M. Bachelet termine son mandat avec un taux de popularité très élevé (78% d’approbation selon le Centre d’études publiques – CEP(4)) et a su mener une politique d’assistance aux plus pauvres combinée avec le maintien des fondamentaux d’une économie orientée vers les exportations, malgré les conséquences écologiques d’un tel développement.

Jeux et enjeux des élections

Le ciel électoral s’annonce nuageux pour la coalition qui vit sa plus grande crise depuis 15 ans et dont certains se demandent si elle n’est pas tout simplement à bout souffle. La droite est représentée dans cette campagne par un candidat unique, Sebastian Piñera, ex-sénateur et homme d’affaire multimillonaire s’étant enrichi frauduleusement durant la dictature. Ce « Berlusconi à la chilienne » arrive désormais en tête des sondages avec autour de 36% des intentions de votes.

Face à lui, Eduardo Frei enregistre dix point de moins que Piñera dans les intentions des électeurs. Démocrate-chrétien et ancien Président de la République, l’appui d’une puissante machinerie électorale ne lui permet pas de se départir de cette image d’un homme lié avant tout à la vieille « nomenklatura » politique. Ceci d’autant plus que la Concertation est victime de tensions internes et même d’une « fuite de candidats ». Le député trentenaire Marco Enríquez Ominami est ainsi apparu comme une figure nouvelle avec un discours appelant à dépoussiérer la démocratie et critique sur les compromissions de la Concertation.

Attirant les votes de la jeunesse et des classes moyennes, cette candidature est aussi un symptôme d’un système politique en crise. Son programme combine un ton progressiste avec des mesures qui le placent à droite de Frei sur le plan économique (il propose de privatiser une partie de la grande compagnie publique du cuivre – CODELCO ).
« MEO », marié à une star de la télévision nationale, est surtout le fils des mass-médias dominants qui en font leur trublion fétiche. Les 19% qu’il pourrait rafler feront de lui un arbitre du deuxième tour. Enfin, Jorge Arrate est aussi issu de la Concertation, dont il fut ministre de l’éducation. Aujourd’hui, il cherche à représenter la gauche extraparlementaire regroupée autour du Parti communiste (PC) et a fait le pari de briser l’exclusion institutionnelle dont ce secteur politique est victime (du fait notamment du système électoral élaboré par la dictature), en signant un « pacte instrumental » avec la Concertation.

Les 5% de cette partie de la gauche iront donc à la Concertation au second tour, ainsi que, vraisemblablement, la majorité des voix de MEO. La défaite de Frei est donc assez peu probable, mais aucunement impossible, ce qui signifierait la première victoire démocratique électorale nationale de la droite chilienne depuis plus d’un demi-siècle…
Lorsque la démocratisation pourrait venir d’ailleurs…

Quel que soit le résultat, le Chili reste face à ses démons et ni Frei, ni Piñera n’ont paru prêts à y faire face. L’Etat néolibéral chilien est un Etat a minima qui peine à entamer les réformes sociales nécessaires, si ce n’est à la marge. Orienté vers un libre-échangisme débridé, le pays est fortement dépendant de l’exportation de ses ressources naturelles (cuivre, bois, pêche, etc.), alors que le marché mondial est au bord du gouffre.

Pourtant, les problèmes sont de taille, à commencer par la faillite du système de retraites par capitalisation. Une santé à deux vitesses, laissant au bord de la route les plus fragiles et une éducation transformée en un vaste marché par Pinochet juste avant son départ. Autre question essentielle : les droits bafoués des indigènes mapuches qui revendiquent leur droit à l’autodétermination au lieu de la répression systématique dont ils sont l’objet(5).

Enfin, les immenses inégalités dans la répartition des richesses, ignorée par les principaux hommes politiques alors qu’elles sont au coeur d’un malaise social qui couve. De fait, pour de nombreux citoyens, les enjeux électoraux sont loin de leurs problèmes quotidiens. Une partie la jeunesse, si elle ne vote pas forcément (6), s’active néanmoins au sein de multiples collectifs à Santiago et comme dans les principales villes.

C’est ainsi que le pays a vécu, en 2006, plusieurs mois d’une « révolte des pingouins » – les étudiants des collèges sont appelés ainsi à cause de leur uniforme – qui a défié le gouvernement, mais surtout qui questionne l’héritage de la dictature. Si un processus de démocratisation démarre dans le Chili actuel, il surgira peut-être davantage « par en bas », grâce aux mobilisations d’une génération n’ayant pas connue la dictature, mais qui n’oublie pas que le vieux dictateur est mort sans avoir été jugé et que c’est le système qu’il a mis en place qui régit encore le « pays allongé » de Pablo Néruda.

Franck Gaudichaud vient de diriger : Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine, Paris, Textuel, 2008 et prépare actuellement la publication de sa thèse : « Pouvoirs populaires constituants et cordons industriels au Chili. La dynamique du mouvement social urbain durant le gouvernement Allende (1970-1973) », Presses Universitaires de Rennes, Rennes (à paraître).

Notes
1-La « Concertation des partis politiques pour la démocratie » est formée du Parti socialiste, du Parti pour la démocratie (PPD), du Parti radical social démocrate et du Parti démocrate-chrétien.
2-Voir : « Le Chili de Michèle Bachelet : un pays modèle » in F. Gaudichaud (dir.), Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine, Paris, Textuel, 2008, pp. 315-336.
3-Voir T. Moulian, Chile actual. Anatomía de un mito, Lom, Santiago, 2007.
[retour au texte]Les enquêtes d’opinion citées dans cet article sont tirées de : CEP, « Estudio Nacional de Opinión Pública », octubre 2009, www.cepchile.cl/dms/lang_1/doc_4487.html.
4-Ainsi que le dénoncent depuis des années Amnisty International ou l’assemblée des Droits de l’Homme de l’ONU. Voir les travaux de Fabien Lebonniec à ce sujet, dont : « La criminalisation de la demande territoriale mapuche », 2006, http://www.blogger.com/www.alterinfos.org/spip.php?article686.
5-Plus d’un million de jeunes refusent de s’inscrire sur les listes électorales, ne se sentant pas représentés par le système politique actuel.

lundi 16 novembre 2009

La lutte mapuche dans les revendications des peuples autochtones des Amériques

Directeur de la revue mapuche Azkintuwe, Pedro Cayuqueo est un militant engagé de la cause mapuche, déjà emprisonné en 2005 à Traiguén, au sud du Chili, parce qu’il lutte pour la récupération de terres du peuple mapuche, autrefois volées par les envahisseurs européens.

Quelles sont les revendications particulières de la lutte mapuche et quel est votre positionnement par rapport aux autres luttes des indigènes des Amériques ?

Certaines revendications rejoi-gnent celles de l’ensemble des peuples originaires d’Amérique latine, cependant, notamment au ni-veau politique, notre revendica-tion spécifique est celle de la reconstitution d’une nation, d’un territoire propre.

Nous sommes le deuxième peuple indigène des Amériques par le nombre – presque deux millions répartis dans le Nord de la Pata-gonie chilienne et argentine – et jusqu’à un peu plus d’un siècle nous disposions d’une souveraineté politique et territoriale unique en Amérique latine, maintenue jus-qu’à la fin du 19è siècle à la suite de l’invasion planifiée par les Etats chilien et argentin.

Les autres peuples indigènes d’Amérique latine sont pour la plu-part majoritaires sur leurs territoires. Alors le mouvement indigène dans ces pays concentre sa lutte à refonder des Etats, c’est à dire conquérir du pouvoir politique afin de transformer ces pays, comme c’est le cas en Bolivie avec Evo Morales ou en l’Equateur, où le mouvement indigène a fait tom-ber des gouvernements, ou le cas au Mexique où les Zapatistas disent : « Plus jamais un Mexique sans nous ». Cette situation ne pourra jamais se reproduire au Chili car il n’existe pas de conditions subjectives au sein de la popu-lation pour une proposition indi-gène de changement social et structurel. Et en Argentine, la situa-tion des Mapuches est encore dif-férente vu qu’ils représentent une minorité absolue. D’ailleurs, il y a une réalité historique que l’on ne peut pas nier, nous avons été oc-cupés par deux Etats et la réalité mapuche est diverse au-jourd’hui en Argen-tine et au Chili.

La Bolivie avec Evo Morales repré-sente-t-elle pour vous l’indigène et sa pensée au pouvoir ? S’agit-il d’un modèle que le peuple mapu-che imiter ?

Le processus qui vit actuellement la Bolivie, nous permet de tirer des leçons importantes. L’une d’entre elles consiste à oser proposer une politique électorale avec des propositions qui ne s’adressent pas seulement aux indigènes, mais aussi aux Chiliens qui habitent la région et qui subissent le système néo-libéral.

Un autre enseignement est celui de comment les peuples indigènes en général, quelque soient leurs revendications, sont capables de générer une pensée politique inspirée de sa culture propre. Ainsi comme la Bolivie a fait appel à la sagesse aymara, dont les trois principes consistant à « ne pas voler », « ne pas mentir » et « être constant », afin de bâtir un bon gouvernement ; nous, les Mapu-ches, avons également quatre pri-cipes : Kim che (des gens sages), Nor che (des honnêtes gens), Newen che (des braves gens) et Kume che (des gens bons),des valeurs fondamentales pour faire de la politique.

Par rapport à ton parcours militant, tu diriges depuis quelques années le journal AZKINTUWE, le journa­lisme est-il pour toi un instrument de revendication mapuche ?

Le journalisme est pour moi ce que le cheval est aux Mapuches du 15è siècle : beaucoup parmi eux ne le connaissaient pas et avaient en plus peur de lui, ils se sont vite rendu compte qu’il s’agissait d’un animal domesticable et très utile pour la lutte. Le journalisme est donc pour moi un cheval que je suis en train de dresser. Le rapport du journalisme avec le cheval n’est pas anodin car il était le principal outil de guerre de l’Espagnol et aujourd’hui les médias sont l’outil principal des Etats néo-libéraux et des multinationales, alors cette analogie a un grand sens de nos jours.

Que représente le 12 octobre aujourd’hui dans le cœur d’un Mapuche ?

Cette date n’a pas une grande importance pour nous Mapuches. Cela est très difficile à compren-dre, car le grand problème des Mapuches n’a pas été avec les Espagnols mais avec les Républi-ques. Avec l’Espagne nous avions des traités diplomatiques et un traité d’Assistance militaire, en vigueur surtout au moment de l’Indépendance du Chili car beau-coup de Mapuches ont lutté en faveur de l’Espagne contre les Chiliens.

Le 12 octobre est une date, malheureusement pour le reste des peuples indigènes de l’Amérique latine, triste et je partage la douleur qu’elle dégage , la rage et le sentiment de la fin de cultures et de formes de construction sociale ; mais pour les Mapuches elle ne représente qu’un accident histo-rique, un accident auquel nous avons pu faire face. Nous avions en outre avec les Espagnols un pacte d’échange économique et ils respectaient au même temps nos terres. Au 19è siècle, avant l’invasion argentine et chilienne, le peuple mapuche constituait une société très riche et en plein essor économique et culturel.

Propos recueillis par Bettina Ghio

octobre 2009